Les blogueurs vietnamiens défient le pouvoir

Quand les incidents avec la police ont commencé à Hung Yen, les blogueurs étaient là, cachés derrière les arbres, filmant et photographiant les preuves qu'ils posteraient sur la toile.
06 août 2015, 09:03
/ Màj. le 20 oct. 2015 à 10:39
blogueur_vietnam

Les médias traditionnels étant contrôlés par le pouvoir, l'internet offre un espace de combat dont les militants raffolent. Surtout quand des manifestants et les forces de l'ordre s'affrontent violemment dans une province du nord où des paysans étaient expulsés de leurs terres par les autorités.

Mais le volontarisme a un prix. "Ils me suivent, ils conservent ce que j'écris, ils gardent un oeil sur tous les blogueurs dissidents. Tout ce qu'ils peuvent faire pour nous harceler, ils le font", explique Nguyen Thi Dung, une de ceux qui ont révélé les incidents du 24 avril, et qui ne témoigne que sous un nom d'emprunt.

"Ils ont plein de gens qui surfent sur le net et rapportent tout ce qu'ils n'aiment pas. C'est la copie conforme de ce que fait la Chine", ajoute-t-elle.

Blogosphère sous contrôle

Le Vietnam, considéré comme un "ennemi d'internet" par Reporters sans frontières (RSF), rédige actuellement un décret de contrôle de la blogosphère.

Le texte obligerait notamment les blogueurs à s'enregistrer sous leurs vrais noms et coordonnées, et forcerait les sites qui les hébergent à dénoncer toute activité illégale. Il impliquerait aussi que les entreprises étrangères fournisseur d'accès, Facebook et Google en tête, coopèrent avec le pouvoir.

Combat perdu d'avance

Mais certains dénoncent un combat perdu d'avance. "Toute tentative d'imposer de nouvelles limites n'entraînera que de nouvelles façons de les contourner", relève un blogueur. "Les gens trouveront des moyens créatifs d'accéder aux sites interdits, comme ils le font avec Facebook", régulièrement bloqué.

David Brown, diplomate américain à la retraite qui a travaillé dans plusieurs pays asiatiques, juge pour sa part le projet "inappliquable".

"Au pire, le décret pourrait créer des infractions plus explicites pour poursuivre les blogueurs", relève-t-il, exprimant des doutes sur le fait que "Facebook ou Goggle soient incommodés, ou que la relation des blogueurs au gouvernement change réellement".

Peur d'internet

Le régime communiste, qui ne tolère aucune forme de contestation de son monopole du pouvoir, a toujours eu une peur panique d'internet. Une crainte démultipliée aujourd'hui par l'attitude des activistes qui s'attaquent à la corruption, aux querelles territoriales avec la Chine ou aux problèmes de terres. Que des questions qui fâchent.

Et si les journalistes mettent depuis longtemps sur le net les informations impubliables dans leurs titres, le "phénomène des blogueurs qui se rendent sur les lieux des manifestations pour les couvrir est nouveau", relève Carl Thayer, de l'Académie militaire australienne de Canberra.

A Hanoï, le reportage du blogueur Nguyen Xuan Dien sur les évictions de Hung Yen s'est ainsi répandu comme une traînée de poudre pour compenser le silence des médias officiels. Avec une vidéo de policiers anti-émeutes agressant deux journalistes d'une télévision publique, venus faire leur travail.

Le décret témoigne, selon M. Thayer, d'une volonté du régime de ne pas se laisser prendre de vitesse par ceux qu'il veut faire taire. "Il va serrer la vis aux dissidents de l'intérieur et restreindre sérieusement leurs activités en les rendant, comme les prestataires de service, responsables de ce qui est diffusé ou stocké sur internet".

Justice au travail

Et en marge de l'assaut législatif, la justice est au travail. Le procès de trois blogueurs accusés de "propagande contre l'Etat", dont l'un avait reçu le soutien public du président américain Barack Obama, s'ouvre prochainement à Ho Chi Minh-Ville.

Le texte en préparation ne présage rien de bon quant aux intentions du pouvoir, ni pour eux ni pour leurs compagnons de lutte. "Si le décret passe, cela donnera à la police un très bon cadre légal pour détruire la liberté d'expression", admet Nguyen Thi Dung.