Limiter le réchauffement climatique à 1,5 degrés est irréaliste

Des scientifiques estiment que l'accord sur le climat conclu l'an dernier à Paris est impossible à mettre en pratique. Pour rappel, 175 pays ont accepté de limiter le réchauffement à 1,5 degrés d'ici 2050. Or, les gaz à effet de serre pourrait faire dépasser ce seuil bien avant.
23 avr. 2016, 10:47
/ Màj. le 23 avr. 2016 à 11:01
Les chefs d'Etat et de gouvernement se sont entendus sur une limitation du réchauffement de 1,5 degrés.

"Il sera très difficile, si ce n'est impossible, de maintenir le réchauffement sous 1,5 degré durant tout le XXIe siècle", prévoit Jeori Rogelj, de l'institut international pour l'analyse des systèmes appliqués à Laxenburg (Autriche).

Même dans des scénarios optimistes, les émissions de gaz à effet de serre (GES) pourraient conduire la Terre à dépasser ce seuil avant 2050, explique-t-il, car par rapport à l'ère préindustrielle le thermomètre mondial a déjà gagné 1 degré. Et si l'on éteignait demain tous les engins fonctionnant au pétrole, au gaz ou au charbon, les gaz à effet de serre déjà présents dans l'atmosphère continueraient à faire grimper les températures.

Problèmes de stockage

"Cela dépend si nous pouvons ou non retirer de grandes quantités de dioxyde de carbone de l'atmosphère", précise M. Rogelj. Mais en l'état actuel des connaissances, le captage et le stockage de CO2 à très grande échelle ne sont pas maîtrisés par les industriels.

Or le monde reste très dépendant des énergies fossiles (80% des émissions mondiales de gaz à effet de serre), même si les énergies renouvelables continuent leur essor et si elles assurent une part de plus en plus importante de la production d'électricité.

Et si l'accord adopté en décembre à Paris et que 175 pays ont signé vendredi au siège de l'ONU à New York doit accélérer une transition vers un monde sans énergies fossiles, cela prendra du temps. Depuis 2009 et la conférence sur le climat de Copenhague, les négociateurs discutaient d'un objectif de 2 degrés à ne pas dépasser.

 

A la COP21 à Paris, les impacts d'un réchauffement de 2 degrés (élévation du niveau des océans, aggravation des sécheresses et des fortes précipitations) ont poussé les pays pauvres et les Etats insulaires, les plus exposés, à faire pression pour un objectif plus ambitieux.

 

Poursuivre les efforts

"Inscrire 1,5 degré dans l'accord était un objectif moral", estime Saleemul Huq, directeur du centre international sur le changement climatique et le développement à Dacca et conseiller pour les pays en voie de développement sur les questions climatiques.

Grands émergents et pays exportateurs de pétrole, inquiets des contraintes qui seraient alors imposées à leurs économies dépendantes des énergies fossiles, s'y sont fermement opposés.

Un compromis a finalement été trouvé. La communauté internationale s'est engagée à limiter la hausse de la température "bien en deçà de 2 degrés" et à "poursuivre les efforts" pour la plafonner à 1,5 degré.

Le niveau des émissions à atteindre, et dans quel délai, constitue l'une des nombreuses zones d'ombre du texte de Paris, même si le GIEC, l'autorité scientifique de référence sur le climat, a établi que pour garder des chances de respecter le 2 degrés, il faudrait parvenir à réduire les émissions de 40 à 70% en 2050.

Scénarios irréalisables

Conscient de l'extrême difficulté de la tâche et anticipant que l'action des pays ne sera pas à la hauteur, Saleemul Huq insiste: "C'est notre levier" et "le fouet que nous utiliserons pour taper dans le dos de tout le monde pour qu'ils aillent plus vite".

En plus de graver cet objectif dans le marbre, les 195 pays ayant scellé l'accord de Paris ont formellement demandé au GIEC de publier en 2018 "un rapport spécial" sur les risques et les impacts d'un tel objectif. Une "commande" qui gêne certains chercheurs.

Le GIEC "ne devrait pas se focaliser sur l'élaboration de (scénarios) irréalisables" pour réduire les émissions, avance Glen Peters, chercheur au centre de recherche sur le climat mondial et l'environnement à Oslo.

Par ailleurs, le GIEC ne fait que la synthèse des connaissances scientifiques existantes, et deux ans peuvent se révéler trop courts pour que de nouvelles données émergent, relève Mike Hulme du King's College à Londres.

Dans la revue Nature Climate Change, le chercheur va jusqu'à écrire que les scientifiques ne devraient pas "être embarqués naïvement" dans des projets qui pourraient ne pas servir à grand-chose.