Condamnés à grandir ou à disparaître

La petite exploitation de grandes cultures n'a plus d'avenir.
06 août 2015, 15:09
/ Màj. le 20 oct. 2015 à 10:39
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"Pour les cultures extensives, il faut du terrain, puisque le prix octroyé à l'agriculteur baisse pour toutes les cultures, il faut donc s'agrandir et les machines étant de plus en plus grosses, il faut aussi les rentabiliser... Tous les agriculteurs aimeraient s'étendre mais le terrain est rare" . L'agriculteur Jacques Olivier a dû investir pour ne pas voir disparaître son exploitation au coeur du village d'Eysins. Adieu vaches et étables. En effet, les normes à respecter pour le bétail portaient clairement atteinte à la rentabilité de l'entreprise. Et pour survivre, il a pu trouver du terrain à louer à un agriculteur voisin qui n'avait pas de relève. Depuis 2000, trois exploitations ont disparu à Eysins. Sur les sept restantes, deux ne suffisent pas à assurer un revenu pour la famille. "C'est une situation qui se généralise. Quand on peut diversifier ses activités sur place par la vente directe ou l'agritourisme, on a de la chance, sinon c'est l'emploi partiel ou complet de l'épouse et même parfois de l'exploitant en tant qu'employé dans le secteur secondaire ou en faisant des travaux agricoles pour un tiers. "

 

Trente hectares de terre sinon rien?

 

A Eysins, la disparition d'une autre exploitation est déjà programmée pour 2014. Malgré l'apport d'un emploi assuré par l'épouse, les jours sont comptés pour le domaine des Banderettes, situé entre Eysins et Borex. On imagine difficilement que ce domaine puisse être trop à l'étroit alors que les champs s'étendent quasiment à perte de vue. "Je ne cultive pas toutes les terres que l'on voit depuis la ferme. J'exploite 19 hectares, dont la majeure partie est attenante - et c'est un avantage - mais ce n'est pas suffisant. Pour que mon exploitation soit viable, il me faudrait 30 hectares , lâche Alfred Baertschi, issu d'une famille d'agriculteurs et ce, depuis plusieurs générations.

A moins de se lancer dans des cultures spécialisées, la trentaine d'hectares est le seuil minimum pour rentabiliser un domaine axé sur les grandes cultures comme les céréales, le tournesol, la betterave ou le colza. La nouvelle de la mort annoncée de l'exploitation est vite arrivée aux oreilles des confrères voisins: "J'ai tout de suite eu des propositions pour reprendre mes terrains. Je les ai promis à trois agriculteurs qui sont à Eysins et Borex", confie-t-il.

Si personne dans le milieu agricole ne souhaite la disparition de domaines, le sacrifice de certains semble nécessaire. Le nombre d'exploitations agricoles, petites et moyennes, ne cesse de reculer sur le sol vaudois.

Entre 1990 et 2010, deux domaines sur cinq ont disparu dont mille depuis 2000 dans le canton de Vaud. Chaque année, environ 130 d'entre eux disparaissent. En 2010, 108 exploitations ont cessé leurs activités. Ce sont celles de taille réduite qui souffre particulièrement. En 2010, Vaud comptait 166 domaines inférieurs à un hectare, trois fois moins qu'en 1990 (533). Pour les grandes exploitations, le phénomène est inverse. Celles qui dépassent 50 hectares ont vu leur nombre plus que tripler, passant de 116 à 428. En 2011, 1579 domaines étaient composés de 30 hectares et plus, alors qu'elles n'étaient que 751 en 1980. Si les exploitations grandissent, il n'en est rien sur le nombre de poste de travail. Face à la contraction du nombre des exploitations agricoles, la main-d'oeuvre ne fait que suivre le mouvement. Dans le canton, 13 421 personnes travaillaient dans ces exploitations en 2010; c'est 283 de moins qu'une année auparavant. " Il y a vingt ans, une exploitation faisait vivre trois familles, aujourd'hui plus qu'une seule" , ajoute Jacques Olivier.

 

Les Suisses sont pour les petites exploitations

 

Alfred Baertschi se désole de ne pas avoir pu mener son entreprise jusqu'au bout: "Je n'ai pas d'enfant, mais il n'aurait pas été possible à un jeune de s'installer aux Banderettes. Je suis désabusé par l'évolution de la profession, soumise à des directives fédérales qui semblent s'éloigner de la réalité du terrain, d'autant que les standards suisses sont déjà supérieurs à ceux européens."

De manière unanime, les agriculteurs estiment que le rôle que la politique agricole veut leur donner n'est pas le bon: "Nous sommes là pour produire et nourrir et non pour entretenir le paysage. Il faut toujours grandir alors que la Suisse est un pays où la géographie ne permet pas d'avoir seulement d'immenses exploitations" , lance Jacques Olivier. Un écho similaire se retrouve auprès de la population suisse, puisqu'un sondage publié par l'Office fédéral de l'agriculture fait état du fait que plus de huit personnes sur dix sont d'avis que les petites structures doivent être maintenues car les exploitations de petite taille sont mieux adaptées au contexte suisse. Mais la majorité des sondés estiment que les exploitations doivent gagner en compétitivité et s'efforcer de produire meilleur marché. Belle contradiction!