Les musiciens romands craignent le pire

Depuis le début de l'année, les acteurs de la scène musicale romande se réunissent autour de deux combats pour sauver la production locale. Explications.
05 août 2015, 15:52
/ Màj. le 20 oct. 2015 à 10:39
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rhaener@lacote.ch

Les temps sont au paradoxe: alors que la scène musicale romande est de plus en plus reconnue du grand public, la crise du disque menace le tout d'effondrement. Car si les efforts des "pionniers" d'il y a 15 ans pour faire exister les artistes suisses ont porté leurs fruits et permis un certain orgueil "swiss made", ces mêmes personnes lancent aujourd'hui un cri d'alarme. En cause, plusieurs signaux et les conséquences possibles.

Ainsi, la restructuration du groupe Fnac international devrait conduire la centrale d'achat suisse (à Genève) à faire ses valises pour la France. Certes, ses quatre magasins, jusqu'à preuve du contraire, resteront ouverts. Mais le mal pourrait être plus insidieux. Car ce que craignent les professionnels du milieu musical romand, c'est une "rupture" ou un amenuisement des affaires avec celui qui, en dix ans, est devenu le plus grand disquaire romand. Il y a deux semaines, le patron du distributeur lausannois Irascible, Renaud Meichtry, a rameuté 300 musiciens et professionnels le temps d'un combat. "Il est inconcevable pour le premier disquaire romand d'être un soi-disant acteur de la vie culturelle régionale en étant assujetti à des choix élaborés à 500 km d'une réalité locale forcément spécifique", lancent-ils.

Mais, concrètement, quelle est donc la crainte du distributeur lausannois? Renaud Meichtry explique: "Au niveau de la distribution, nous risquons gros. Nous importons des disques d'artistes étrangers en Suisse. Si la Fnac décide, pour le marché suisse, d'acheter les artistes étrangers depuis la France, c'est une grosse partie de nos revenus que nous perdrons." Les consommateurs convaincus par le principe de réajustement permanent du marché n'y trouveront certainement rien à redire: les affaires sont les affaires. Mais ce serait oublier la problématique centrale de la diversité culturelle.

 

Diversité culturelle

 

Car la création et la diffusion de musique en Suisse romande ne pourraient pas se passer des structures que sont les labels et les distributeurs qui, génétiquement, sont "programmés" pour réinvestir un peu (ou beaucoup) de l'argent gagné là sur les artistes d'ici. "La Fnac devra bien sûr continuer de travailler avec nous pour les artistes suisses. Mais, depuis la France, auront-ils vraiment à coeur de mettre dans leurs rayons des artistes qui ne sont pas des pointures comme Sophie Hunger ou The Young Gods?" Et ce dernier de pointer le scénario catastrophe: "Si nous ne pouvons plus écouler les productions locales, il y aura un effet domino: les labels seront touchés et, au final, les artistes."

 

Qui achetera des CD's?

 

Du côté de la Fnac, on a tenu à réagir rapidement à ces accusations. Par un communiqué d'abord. Julien Kervio, directeur marketing et communication Fnac Suisse, explique: "Nous comprenons leurs craintes légitimes, mais pour l'heure, les modalités de cette réorganisation du groupe ne sont pas définies. Nous ferons tout pour rester un acteur de la vie culturelle locale, comme nous l'avons toujours fait."

Paradoxe toujours: alors que les artistes romands sont de plus en plus mis en avant dans les salles de concerts, les festivals et les chaînes de radio, ils peinent de plus en plus à vendre leurs disques. Et pour cause, les magasins ferment les uns après les autres, comme le défunt Disques-Services de Nyon, consommation par Internet oblige (lire ci-dessous). Dès lors, comment les artistes doivent-ils faire? Marc Ridet, président de la Fondation romande pour la chanson et les musiques actuelles (FCMA), basée à Nyon, avoue quelque peu son impuissance: " Aujourd'hui, je ne trouve aucune réponse à cette situation. C'est bien cela le problème. Mais il faut être clair: actuellement, le 80% des ventes de disques sont réalisées après les concerts. Parce que les artistes sont proches du public à ce moment-là." Chez les jazzmen genevois de Plaistow, on confirme: "On vend surtout des disques après les live . La distribution en magasin est assez confidentielle. On en vend aussi par commande sur Internet, mais c'est peu par rapport au concert" , témoigne Johann Bourquenez. Fauve, chanteur romand qui vient de sortir son deuxième album, demande, lui, à voir: "Pour mon premier disque, j'ai vendu bien davantage en magasin que lors de concerts. Alors on verra ce qu'il se passera cette année."

 

Le disque, carte de visite

 

Reste que si les disques se vendent de moins en moins bien, ils demeurent un passage obligatoire. Benjamin Zumstein, programmateur de la scène nyonnaise La Parenthèse, explique: "Tous les programmateurs préfèrent recevoir un album complet plutôt que quelques titres. Ne serait-ce que pour savoir si toutes les chansons sont bonnes, et non pas seulement les trois premières... Même si l'on peut faire une première écoute sur les sites internet." Conserver l'album donc, et ainsi l'enregistrement. Mais le support CD a-t-il, lui, encore un avenir? Sur la question, tout le monde avance ses convictions. Johann Bourquenez, pianiste de Plaistow, relève pourtant cette analyse précieuse: "Combien de gens ont vraiment un bon système de son pour écouter de la musique d'une manière cohérente depuis leur ordinateur? C'est un des paradoxes d'Internet: c'est une technologie très puissante qui nous habitue à regarder des films pixelisés et à écouter de la musique avec un bruit de fond et une définition toute pourrie..."