16.02.2012, 00:01

Chien suisse sur la télévision belge

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Chien suisse sur la télévision belge

 16.02.2012, 00:01 Chien suisse sur la télévision belge

Par SELIM BIEDERMANN

SAINT-PREX Les dessins animés en 3D du Saint-Preyard Sen et des humoristes belges les Frères Taloche seront diffusés en septembre sur la RTBF. Les chaînes de télévision suisses ont refusé la proposition du dessinateur.

sbiedermann@lacote.ch

"La série est absurde, burlesque, familiale, mais avec un humour décalé." Le décor est planté, le concept bouclé. "Les Pensées du chien" seront à l'antenne en septembre - les dates ne sont pas arrêtées. Mais pas sur les ondes helvétiques... "En tant que Suisse, je dois aller créer une société en Belgique, pour obtenir des aides de la Belgique , tonne le dessinateur aguerri Sen, habitant de Saint-Prex. Je suis assez amer."

Pourtant, l'idée conjointe de Sen et des Frères Taloche, célèbres humoristes du Plat Pays, a de prime abord tout pour plaire. Surtout, au niveau suisse, c'est la première fois qu'un amoureux du crayon accroche le wagon télévisé du marché grandissant de la 3D au travers de dessins animés (Ndlr: on parle dans ce cas de la technique appelée 3D avec une profondeur de champ, où il n'y a pas besoin de lunettes spéciales). "En France et en Belgique, il existe une ouverture d'esprit que nous n'avons pas" , se désole le Vaudois, qui ne perd pas pour autant son large sourire.

 

Refus des chaînes suisses

 

Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Philippe Sennwald, de son vrai nom, est d'abord allé rencontrer les hautes sphères de la Radio télévision suisse (RTS) et ses dirigeants. Il propose son projet, soit 52 épisodes d'une minute chacun relatant les âneries de "Luchien", son personnage qui a effectué ses classes grâce aux supports imprimés. "Ça ressemble à des Comic strips (ndlr: bande dessinée de quelques cases)." On lui répond par la négative.

"Je me suis vite aperçu qu'en Suisse, il serait difficile de trouver de l'argent" , remarque le dessinateur. Et des sous, il en fallait tout de même beaucoup. Le financement total se chiffrait à la base à 750 000 francs, malgré un budget limité au maximum. "Le cinéma en Suisse est un milieu très fermé, il faut pouvoir entrer dans un copinage. Ce sont toujours les mêmes qui bénéficient systématiquement de subventions." Cri du coeur.

 

Direction la RTBF

 

L e budget annuel de coproduction pour les projets de fiction jeunesse est fixé à 30 000 francs, lui expliquent les boss de la TSR, qui entrent en matière pour payer la diffusion mais sans autre aide. "Cela nous a fait beaucoup rire! Il y a deux poids deux mesures" , coupe Sen, faisant notamment allusion au film Titeuf, que la chaîne de télévision a coproduit à hauteur de millions et qui, ajoute-t-il, n'a pas "forcément été une réussite" .

Et le Saint-Preyard de souligner aussi la "force" de ses dessins animés, courts et empreints de jeux de mots, mais surtout que les diverses chaînes de la RTS auraient pu diffuser car ils sont réalisés sans voix, mais uniquement par la gestuelle et les bruitages. Tant pis! Il se tourne alors vers la Belgique, qui se montre tout de suite intéressée par le projet. Mais Sen et les Frères Taloche, les scénaristes, doivent revoir leurs ambitions à la baisse afin qu'il soit réalisable, en se concentrant sur 26 dessins animés au lieu du double. La RTBF (Radio télévision belge francophone) accepte par conséquent de participer aux 400 000 francs nécessaires.

 

Bloqué par "Le Chat"

 

Mais la chaîne de télévision du pays de la frite coproduit uniquement des sociétés, non pas des individus. Donc, les trois associés créent Truffes production, commençant enfin à entrevoir une solution concrète! Mais c'était sans compter sur l'artiste Philippe Gelück, qui met des bâtons dans les roues de celui qui dit pourtant faire partie de ses nombreux admirateurs. Il lui reproche trop de similitudes humoristiques avec son fameux "Chat", qui était l'année dernière également sur les rails de la 3D à destination de l'univers de la télévision, via France 2 et la RTBF. Et le chien du Suisse de rester toujours sans niche... Le projet se voit bloqué. "Nous avons été obligés de repenser notre concept" , explique le dessinateur basé sur La Côte, qui inclut du coup un perroquet comme second personnage, un "faire-valoir" . Et ce, grâce notamment aux précieux conseils distillés par Pascal Légitimus, personnalité du paysage audiovisuel français rencontrée à Paris.

Finalement, "Luchien" s'est fait sa place. Mais environ un an après "Le Chat", qui a, soit dit en passant, dû tirer sa révérence télévisuelle en septembre dernier au bout de 90 épisodes sur les 180 initialement prévus, par manque d'audience. Les dessins animés de Sen seront diffusés juste avant le téléjournal de 19h30 sur la RTBF vers la fin de l'été. "Et si ça plaît, la RTBF nous commandera une deuxième saison" , glisse-t-il.

Peut-être que d'autres chaînes de télévision se montreront aussi intéressées, espère le Vaudois, qui pense toujours à son propre pays malgré les réticences rencontrées: "En tant que Suisse, je trouverais triste que cela ne passe pas sur la TSR."

 

UN ARTISAN DESSINATEUR

 

"Pour vivre en tant que dessinateur en Suisse romande, il faut faire des tas de trucs qui te permettent de gagner ta vie." Le concernant, on pourrait même dire des tonnes! Désormais, Sen est reconnu. Mais l'homme qu'il est devenu n'a pas eu une voie toute tracée.

Titulaire d'une formation en dessin technique, il se dirige d'abord vers l'Ecole professionnelle des Arts contemporains à Sion pour suivre des cours de BD sous la baguette du créateur de Thorgal, Grezgorz Rosinski. Sen a alors un clair penchant pour l'humour: "Je ne sais rien faire d'autre!" Mais les débouchés ne sont pas légion. "Dans les années 1990, la photo était maître mot dans la presse ", se souvient-il. Les rares places étaient prises: "Beaucoup arrêtaient après l'école..."

C'est donc auprès de nombreuses PME qu'il dégote à 23 ans ses premiers contrats avec des oeuvres publicitaires mais toujours dans le registre comique. "J'en ai fait un métier. Je pense être un artisan dessinateur plutôt qu'un artiste." Entre 1993 et 95, il devient le dessinateur du "Courrier patronal", un magazine de droite. "Cela va conditionner tout le reste de ma vie. On m'a dès lors étiqueté, ça m'a amené à faire beaucoup de choses, car je suis le seul dessinateur de droite de Romandie!" Mais, à 26 ans, il n'était pourtant pas militant pour un sou.

Il rebondit deux ans plus tard à "24 Heures", qui fait les beaux jours de son Père Noël un peu particulier, "Agulhon", devenu son personnage fétiche. La série est diffusée dans une dizaine de journaux en Suisse et au Québec, dont "La Côte" et "20 Minutes" - Sen travaille actuellement pour "le Journal de Morges". Le dessinateur se penche aussi sur plusieurs autres projets. Pour n'en citer qu'un, il réalise "Le petit Broulis illustré", livre du conseiller d'Etat vaudois qui s'est écoulé à 15 000 exemplaires!

Le prolifique Philippe Sennwald effectue quantité de rencontres au cours de sa carrière. Celle où il se lie d'amitié avec les Frères Taloche sera l'une des plus importantes. Ensemble, ils créent "Les Pensées du Chien", un autre "bon coup". "Ils m'ont permis de m'ouvrir à un autre marché, qui est la Belgique." SBI


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