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Gilberto Gil, plus qu'artiste

Le musicien brésilien a fait une halte à Nyon pour présenter un documentaire lui étant consacré. Rencontre avec un artiste-citoyen.

22 avr. 2013, 06:41
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Il n’y a pas que dans le documentaire qui lui est consacré («Viramundo», du Romand Pierre-Yves Borgeaud) que Gilberto Gil séduit. En conférence de presse (puis en entretien individuel aussi), le musicien brésilien, qui fut également Ministre de la culture de 2003 à 2008 (sous la présidence de Luis Inacio Lula da Silva), sait y faire. Sans ne jamais tricher. Au naturel. Souriant, malin, intelligent, répondant aussi bien en anglais qu’en français, Gilberto Gil manie les concepts et raconte volontiers sa vision du monde à qui veut l’entendre. Tout comme ses combats sociaux pour la reconnaissance des minorités et de leur patrimoine culturel. Un artiste-citoyen comme il s’en fait de moins en moins.  

 

 
Comment a débuté cette aventure documentaire avec le réalisateur romand Pierre-Yves Borgeaud?
En fait, c’est une continuation d’un projet commencé avec Youssou n’Dour («Retour à Gorée», 2007), presque avec la même construction de sujet et de concept. Ils m’ont approché pour me demander de participer. Au début, je n’étais pas sûr de l’adéquation entre le projet et ma personnalité. Mais ils m’ont dit: «Tu es un artiste engagé du Brésil, la conversation avec les autres pays du sud est importante, il faut raconter le poids de la domination européenne sur ces pays-là.» J’ai répondu: «Si vous pensez que je peux guider ce discours-là, alors d’accord.»
 
Ce documentaire est aussi une affaire de rencontres…
Oui, c’est la première fois que je rencontrais ces artistes-là (ndlr: qu’on voit dans le film). C’est d’ailleurs le grand intérêt du film: ce furent de véritables premières rencontres. Très rapidement, après quelques conversations, on se mettait à faire de la musique ensemble. A improviser. Sans préparation, avec des erreurs. Mais qu’importe, ce n’était pas pour un disque ou un enregistrement studio, c’était pour un film, tout à fait spontané. 
 
Comment s’est passé le tournage et la vie en voyageant ?
Avec l’équipe technique, on était comme un groupe de musiciens en tournée. Très proches. Et comme j’ai été avec d’autres musiciens toute ma vie sur les routes, ça ne m’a pas changé du tout.
 
Ce film va à la rencontre des peuples colonisés par les pays chéritens. Avez-vous des aigreurs à l’égard des pays du nord ?
Non. La colonisation, c’était un mode d’expression naturel d’un pouvoir concentré en Europe, alors la partie la plus importante du monde. C’est une conséquence naturelle du processus de civilisation. Mais cela n’est pas nouveau. Il y a 3000 ou 4000 ans, c’était déjà pareil. La lutte, la conquête, l’expansion… C’est l’humanité que je connais: toujours la même chose… Même aujourd’hui.
 
Cette colonisation des pays du sud a notamment détruit de grands pans de culture et de traditions locales. Voyez-vous la chose se reproduire avec le libéralisme et la globalisation actuelle?
La globalisation, comme on la considère maintenant, ça a commencé avec le christianisme, évidemment. Avec les navigateurs partant du Portugal et d’Espagne. Etablissant un nouveau système de production et d’exploitation des ressources. Ils venaient et brandissaient la croix partout... Aujourd’hui, on est dans un processus de stabilisation d’une culture mondiale venant des pays riches. Mais en même temps, les communautés retrouvent les traces de leur folklore, leur racines, et les revendiquent. Il y a deux manières de voir ce problème: si on pense à préserver les héritages et les spécificités, alors on peut craindre de tout perdre; mais si on regarde de loin, on se rend compte que l’on découvre des folklores que l’on ignorait avan... Il y aura toujours les deux. Il y a d’ailleurs un mot pour expliquer cette contradiction, c’est la «Glocalisation». 
 
Vous, et d’autres guitatistes brésiliens (Baden Powell, Egberto Gismonti, ect…) avez quelque chose de particulier dans votre jeu, de coloré, de vivant. D’où cela vient-il ?
Je pense que c’est indissociable de l’identité. Les spécificités de mon jeu de guitare viennent de mes spécificités d’individus. C’est lié, et très personnel. Mais plus globalement, on peut entendre dans le jeu des Brésiliens un certain métissage. Celui de la musique africaine d’un coté, indienne de l’autre, et tout ça mélangé aux influences européennes. Quand on écoute Powell ou Gismonti, on sait ce qui vient d’Afrique et ce qui vient d’Europe. C’est le Brésil. Et pour nous c’est un moyen d’exprimer une identité qui fait le pays. 
 
Ce goût du partage et de l’échange musical, peut-on dire que vous l’avez vraiment découvert lors de votre exil à Londres dans les années 1970 ?
Oui, absolument. C’est la première fois que je quittais le Brésil, et c’est la première fois que je partageais tout avec d’autres artistes, dont David Gilmour (Ndlr : guitariste de Pink Floyd), car ça se faisait ainsi à l’époque à Londres. Une fois que je suis retourné au Brésil, j’ai gardé cette habitude d’échanger et partager la musique. C’est un moment fondateur de ma vie. Imaginez également: avant Londres, je n’avais jamais touché une guitare électrique de ma vie. Là-bas, j’ai pu acheter une Gibson 335. Alors j’ai commencé à essayer de faire des «riffs» de guitare, à converser avec le rock. 
 
Vous considérez-vous comme une star ?
Non, bien sûr que non… Je ne joue pas ce rôle-là. Je reste simple. La dimension étoilée, c’est en dehors de moi. Je n’achète pas cela !
 
Voyez-vous des différences entre l’art et la politique ?
Dans les deux cas, il s’agit d’avoir une lecture du monde et d’échanger. En art, il y a peut-être moins de conflits. Quand le président Lula m’a demandé de venir au ministère de la culture (2003), c’était pour apporter mon sens de la liberté dans la vie politique. Et comme je n’avais aucun bord partisan, j’ai pu continuer d’interpréter le monde comme je le voulais. 
 
Y’a-t-il eu un conflit entre vous et Lula quand vous avez quitté le ministère ?
Non. Pas du tout. Quand j’ai été nommé ministre, il était clair que ce n’était que pour une période de temps précise. A savoir le temps du mandat de Lula (ndlr : 4 ans), car mon vrai métier à toujours été d’être musicien. Et puis Lula a été réélu et il m’a demandé de continuer. Alors je suis resté le temps de former mon successeur, de manière à garder le même programme politique. 
 
L’an prochain, le Brésil sera au centre de l’attention par le biais de la Coupe du monde. Qu’est-ce que les Brésiliens veulent montrer au monde ?
Le jeu ! (Gilberto Gil rigole). Oui, le jeu. C’est le Brésil. Le beau jeu. Notre identité, c’est ça. Après, le reste, c’est l’affaire de la FIFA. C’est le business, le tourisme… Bon. Mais nous, on veut montrer au monde le jeu (ndlr : il insiste pour signifier l’importance du mot « jeu » pour faire comprendre qu’il ne s’agit pas que de football, mais d’identité).
 
Et le Brésil, comment va-t-il économiquement ?
Il y a de la croissance, comme dans d’autres pays du sud, le Pérou, la Colombie et le Chili. Mais avec l’économie globalisée, évidemment, nous connaissons les mêmes problèmes qu’en Europe et aux Etats-Unis. C’est un moment difficile. J’espère qu’on pourra ajuster cela ces 3 ou 4 prochaines années. De toute façon, il y a des contradictions. D’un côté, on veut du progrès et du développement. Alors on implante davantage d’industries, car ça créé des emplois et de la richesse. Mais en même temps, on perd des pans entier de nature, on pollue. La civilisation, c’est contradictoire… Comme un individu à qui l’on demande de gommer ses différences pour entrer dans une communauté. C’est contradictoire… Il n’y a pas d’échappatoire à cela…
 

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