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Climat et agriculture, l'heure est à l'adaptation sur La Côte

La sécheresse se ressent, en particulier dans le monde agricole. Voici comment les paysans de La Côte s’adaptent à ces nouvelles conditions… qui sont parfois un avantage.
23 juin 2022, 05:45
L'arboriculteur et viticulteur pranginois Reynald Pasche avec son système d'arrosage, sans lequel son travail deviendrait très compliqué.

On commence à connaître la chanson. Il fait très sec, trop sec, de plus en plus à mesure que les années avancent. L’agriculture devra absolument s’adapter à ces changements climatiques. Mais comment?

Le dérèglement climatique, ça n’arrive pas d’un coup. Cela fait déjà des années que les équipes scientifiques travaillent à l’adaptation des variétés cultivées en Suisse.

A l’Agroscope, sur le site de Changins, l'un des objectifs du groupe «techniques culturales et variétés en grandes cultures» est de semer les variétés sélectionnées, et d’analyser leur rendement. Une partie de ses collaborateurs s’intéresse aux céréales. Orge, avoine, blé, toutes sont passées au crible.

Récolter plus tôt

Un constat général peut être fait: il va falloir essayer de récolter plus tôt. Cela veut dire qu'on sème à la même période qu'actuellement, mais que la moisson est avancée. «On va plutôt vers des variétés précoces. Car s’il fait trop chaud pendant la floraison, cela a un impact très fort sur le rendement», pose Lilia Levy, collaboratrice scientifique à l’Agroscope. Il faut aussi que la graine germe dans la terre, et pour cela, elle a besoin d’eau. Un printemps trop sec pourrait obliger les cultivateurs à irriguer.

L’été, le manque de pluie est récurrent. D’où l’avantage d’avancer tout le processus. «L’objectif est d’essayer d’échapper à la sécheresse lorsque le grain se forme. Sinon, il risque d’être petit, ratatiné, soit mauvais pour la panification par exemple», ajoute son collègue Silvan Strebel.

Cette eau du lac indispensable

On le comprend très vite: l’eau est devenue un enjeu crucial. Heureusement, des précurseurs de La Côte l’ont anticipé il y a de cela plusieurs décennies.

Nous sommes en 1975, un an avant une immense sécheresse. Les agriculteurs n’ont plus le droit de pomper l’eau des rivières. Un groupe de paysans décide alors de créer un réseau d’irrigation qui pompe l’eau du lac. Celui-ci se nomme le Syndicat d’arrosage de Nyon et environs (SANE), et il est toujours actif actuellement, dans un périmètre entre Tranchepied, Givrins et Luins.

Aujourd’hui, si je n’avais pas cette irrigation, je ne pourrais pas cultiver de soja.
Francis Jaggi, agriculteur bio à Coinsins.

Oui, ces anciens ont été visionnaires. «Aujourd’hui, si je n’avais pas cette irrigation, je ne pourrais pas cultiver de soja», exemplifie Francis Jaggi, agriculteur bio à Coinsins. En cause, les terres drainantes, «légères», de ses parcelles, avec des gravières qui font fuiter l’eau dans les profondeurs.

Après ce mois de mai très sec et juin qui continue sur la lancée, le Coinsinois a déjà dû arroser tout son domaine, y compris les céréales. 

A Prangins, l’arboriculteur et viticulteur Reynald Pasche est engagé depuis 20 ans au comité du SANE. «Si nous n’avions pas ce système de pompage au lac, nous ne pourrions pas cultiver de légumes ou faire de l’arboriculture dans la région», déclare celui qui en est le président depuis six ans. 

Le réseau peut distribuer au maximum 17'000 litres d’eau à la minute. De quoi alimenter une vingtaine de canons simultanément pour toute la région. «Ce n’est pas tant que ça, mais c’est déjà bien!», commente Reynald Pasche. 

La Côte, le «parent pauvre»

Bon, et lorsque le lac sera vide? On n’y est pas encore. Mais tout de même, l’eau est un bien qui devient rare. Surtout sur La Côte, le «parent pauvre au milieu des autres régions sur lesquelles partent les nuages», décrit Reynald Pasche.

Le dérèglement climatique pourrait être perçu comme un atout… mais seulement dans une vision à court terme. 
Reynald Pasche, arboriculteur et viticulteur

Pour l’instant, il s’agit de se concentrer sur les adaptations variétales, selon l’arboriculteur. Lui-même profite maintenant de produire de la Pink Lady, une variété de pomme tardive.

Côté vigne, il devient aussi possible de planter des cépages que l’on pourrait trouver dans la région de Bordeaux. «Le dérèglement climatique pourrait être perçu comme un atout… mais seulement dans une vision à court terme. Ce serait faire omission de toutes les autres conséquences», nuance Reynald Pasche.

Des plantes venues d’Afrique du Nord

Francis Jaggi a, lui aussi, entrepris des changements: il s’est lancé dans la production de lentilles, de soja ou encore de pois chiches. «On peut maintenant faire pousser des cultures venues du sud de la France ou même d’Afrique du Nord», note-t-il.

D’ailleurs, après le blé, ses parcelles sont semées de millet, une céréale nord-africaine récoltée en novembre. Une double utilisation du champ inédite. «C’est un avantage, il faut le dire, du réchauffement climatique. Mais c’est presque seulement dans notre région qu’on arrive à le faire, parce qu’elle est plus sèche», précise l’agriculteur.

Lilia Levy et ses équipes de l'Agroscope travaillent sur différentes céréales et pseudo-céréales, comme ici le quinoa, qui pourraient à l'avenir gagner en importance dans l'agriculture de La Côte. Photo: Sigfredo Haro (archive).

Une autre plante du continent africain pourrait également trouver sa place. Il s'agit du sorgho, qui pourrait se développer pour la production de fourrage, en complément du maïs lorsque celui-ci souffre trop du manque d'eau. «Le problème est que la plupart des variétés actuelles sont moins digestes que le maïs», relève cependant Jürg Hiltbrunner, chef du groupe de recherche sur le maïs et des cultures alternatives à l'Agroscope. Il va falloir mieux adapter la plante, déjà cultivée dans la région, aux besoins du bétail.

Des rizières et des grenouilles

Déjà à l’essai sur une douzaine de parcelles suisses, les rizières humides pourraient profiter quant à elle des eaux de surfaces toujours plus chaudes, à condition d’être dans une zone où l’irrigation est facile d’accès. Yvonne Fabian, collaboratrice scientifique en charge de ces essais pour l’Agroscope, y voit un autre intérêt pour les agriculteurs. «La nouvelle politique agricole impose que 3,5% des terres arables soient dédiées ou favorable à la biodiversité». Un critère que remplissent les rizières humides où se côtoient oiseaux migrateurs, libellules et batraciens.

D’autres cultures pourraient aussi s’installer durablement, comme le blé dur, très cultivé en Italie et qui sert à faire des pâtes. L'équipe de Lilia Levy mène aussi des études sur le quinoa et l’amarante, deux pseudo-céréales qui intéressent les branches professionnelles en Suisse. Pour l’instant, en ce qui les concerne, les techniques culturales sont encore à peaufiner.

Avec ou sans patate?

La pomme de terre connaît déjà des difficultés à l’heure actuelle du fait du changement climatique. «Nous avons dû abandonner certaines parcelles d’expérimentation où l’irrigation est difficile, à cause du manque d’eau», regrette Brice Dupuis, chef de l'équipe pomme de terre à l’Agroscope, précisant que plusieurs agriculteurs rencontrent la même difficulté.

Planté en avril et récolté en septembre, le tubercule est particulièrement sensible aux sécheresses, même courtes. De plus, il cesse de se développer lorsque les températures excèdent 30 degrés. «Les pertes de rendement peuvent atteindre 50%», s’inquiète Brice Dupuis.

Depuis 2020, Swisspatat, l’interprofession de la pomme de terre, a lancé un projet de recherche pour tester la résistance à la sécheresse des différentes variétés de pommes de terre, mais aussi pour comprendre les mécanismes physiologiques impliqués. «Il y a dix ans, on n’aurait jamais eu l’idée de lancer un tel projet. Les consciences changent rapidement à ce sujet.»

S'inspirer de l'Egypte

L’expert ne veut cependant pas se montrer alarmiste et préfère être rassurant quant à l'avenir. Les pommes de terre d’importation viennent principalement d'Egypte ou d’Israël, des régions bien plus sujettes aux fortes chaleurs et aux sécheresses, mais où l’irrigation est possible et où les tubercules sont cultivés plus tôt dans l’année. Une stratégie qui pourrait être appliquée à l’avenir en Suisse, en décalant les cultures et en plantant par exemple près du lac.