Des déportées soignées à Nyon

En 1945, une quarantaine d'anciennes résistantes ont séjourné à Nyon et à Crassier. Simone Veil se trouvait parmi elles.
24 déc. 2013, 06:56
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" Un jour, à 94 ans, elle s'est mise à parler: elle avait tenu une maison de convalescence pour anciennes déportées. " Janvier 2009, Château-d'Oex. Brigitte Exchaquet-Monnier rend visite à Irène Dubuis, son ancienne nourrice. Autour d'une tasse de thé, la vieille dame se raconte. Petit à petit, une page méconnue de l'Après-guerre fait surface. " Irène a posé sur la table un livre d'or . A l'intérieur se trouvait un message de remerciement. Il était signé ''Geneviève de Gaulle'', la nièce du Général. " Il n'en fallait pas plus pour éveiller la curiosité de cette ex-infirmière et de son mari, Eric Monnier.

Aujourd'hui, après quatre années de recherches, les deux Chaux-de-fonniers publient "Retour à la Vie". Un ouvrage de 400 pages qui relate, sur la base d'archives communales, de coupures de presse et de témoignages, la convalescence d'anciennes déportées en terres romandes. Au fil des chapitres, on fait une découverte: certaines de ces rescapées des camps de concentration ont séjourné dans la région. A Crassier et à Nyon.

Une terre d'accueil

" L'opération a été mise sur pied par Geneviève de Gaulle ", explique Eric Monnier. En avril 45, tout juste libérée du camp de Ravensbrück, la nièce du Général traverse la Suisse. Les étals des magasins sont remplis. Le pays fait figure d'oasis au milieu d'une Europe dévastée. " Pour elle, c'était une évidence: les résistantes devaient venir se refaire une santé ici ", relate l'historien. Geneviève de Gaulle se met à donner des conférences aux quatre coins du pays. Elle veut lever des fonds et trouver des lieux d'accueil. Rapidement, ses recherches aboutissent. Début juillet, elle met la main sur le Chalet-des-Bois , à Crassier. Une grande bâtisse située sur le domaine du Bois d'Ely. La maison appartient à la famille Voluter de Loriol qui accepte de mettre les lieux à disposition. Une vingtaine de rescapées d'Auschwitz et Ravensbrück y seront soignées jusqu'au mois d'octobre.

Début août, une deuxième maison de convalescence ouvre ses portes. A Nyon, cette fois-ci. Il s'agit de la Villa-du-Port. Sise le long de la route de Lausanne et à proximité de l'embouchure de l'Asse, la demeure appartient au banquier nyonnais Alfred Gonet. Un proche de la famille de Gaulle. " C'était un grand francophile. Il connaissait personnellement Jacques de Gaulle, père de Geneviève et frère du Général. Jacques avait d'ailleurs séjourné quelques mois à la Villa-du-Port. C'était en 1944 ", raconte Eric Monnier.

A Nyon, elles seront également une vingtaine de résidentes à tenter de recouvrer la santé. Et, parmi elles, se trouve une future figure de la politique française: Simone Veil, dix-huit ans. Celle qui deviendra Ministre de la Santé et dépénalisera l'avortement trente ans plus tard, arrive à Nyon le 17 août. Elle a été libérée d'Auschwitz en début d'année.

Mauvais souvenirs

Aux dires du couple Monnier, Simone Veil ne garda pas un souvenir impérissable de ce séjour. Dans "Une Vie", son autobiographie, la politicienne écrit: " Les Suisses comprenaient encore moins que les Français ce qui nous était arrivé. L'atmosphère m'était pesante. " Eric Monnier tente une explication. " Contrairement aux hommes, les actions des femmes résistantes ont été peu reconnues. A son arrivée à Nyon, Simone Veil souffrait probablement de ce manque de reconnaissance. "

La jeune femme et ses camarades quittent les rives du Léman au mois de novembre, lorsque la Villa-du-Port ferme ses portes. Au total, neuf maisons d'accueil auront été mises sur pied par Geneviève de Gaulle en Romandie. Près de 500 déportées seront venues s'y faire soigner entre 1945 et 1947. " C'est un volet positif de l'attitude helvétique durant la guerre. Reste qu'il s'agissait d'une initiative privée. Du côté des autorités, le message était clair: ces femmes peuvent venir dans notre pays mais qu'elles n'y restent pas trop longtemps ", conclut Eric Monnier.

"Retour à la Vie", Eric Monnier/Brigitte Exchaquet-Monnier, Editions Alphil.